Naruki Oshima, haptic green series

Valérie Douniaux,
Docteur en histoire de l’art, spécialisée en art moderne et contemporain japonais

Déjà largement reconnu à l’échelle internationale, le photographe japonais Naruki Oshima (né en 1963, Osaka, Japon) s’est principalement fait connaître par ses Reflections, étonnantes images de façades contemporaines de verre, qui bouleversent notre perception de notre environnement grâce à un travail très précis en format 4x5 et à un subtil travail de traitement numérique. Malgré l’aspect indéniablement urbain de cette série, la nature n’en était pas totalement absente, se faufilant parmi les surfaces transparentes, s’imposant au milieu des constructions. Elle est plus présente encore dans la série haptic green, aujourd’hui exposée à la Galerie NextLevel.

Dans cette série toute entière dédiée au paysage naturel, Naruki Oshima utilise également des techniques complexes qui lui permettent de décomposer le sujet en de nombreuses vues (plus de deux cents) pour ensuite le recréer de manière inédite. Son procédé tient du scannage ; avec l’appareil fixé en un point précis, l’artiste prend une série de vues successives, balayant son sujet du coin inférieur gauche jusqu’au coin supérieur droit. La réunion de toutes ces images en une seule demande ensuite un travail minutieux de la part de Naruki Oshima, qui doit corriger les distorsions causées par l’angle de l’appareil fixé en un point inamovible et effacer les traces de juxtaposition, afin de donner l’illusion d’une vue unique. Nous sommes donc là bien loin du processus classique du collage, dans lequel les éléments gardent chacun leur identité propre, leur superposition étant délibérément mise en avant.

Naruki Oshima redistribue les rôles entre les plans, associe gros plans et vues plus éloignées d’un même sujet. Il combine ainsi de manière inattendue la plus grande précision et le flou, et nie d’une certaine manière la culture perspectiviste occidentale. Mais nous ne sommes pas non plus dans l’aplat caractéristique de l’art de son pays. La photographie de Naruki Oshima suit une sorte de voie intermédiaire, nous donnant à voir des surfaces riches de nombreuses couches d’espace, de profondeurs jusque-là insoupçonnées, mais dans le même temps aplaties, unifiées. L’arrière-plan remonte à la surface, les frontières entre les différents plans sont abolies. A partir d’espaces à priori familiers, l’artiste crée un monde nouveau ; l’étrange naît d’un subtil décalage du réel. La notion de temps entre en jeu aussi, car Naruki Oshima tente dans ses photographies de retranscrire la sensation fugace laissée par un lieu aperçu subrepticement, comme un paysage défilant devant les fenêtres d’un train ou d’une voiture… Avec cette sensibilité à l’éphémère si caractéristique de la pensée japonaise, l’artiste nous offre ainsi une chance de dépasser nos barrières perceptives, de découvrir dans l’intervalle ainsi ouvert de nouveaux possibles, une autre manière d’appréhender le monde, un autre espace-temps.

La photographie de Naruki Oshima est donc exigeante, elle demande de l’attention. Le spectateur doit se laisser imprégner par son atmosphère envoûtante, l’observer avec acuité pour tenter d’y accéder. Mais il peut aussi simplement s’y laisser doucement glisser, sans rechercher à la décortiquer et donc sans lui faire perdre son mystérieux aura. Et c’est là qu’intervient la notion de haptic (tactile), cette tactilité visuelle, rétinienne, qui dépasse largement notre définition habituelle du terme. L’envie est grande de toucher ces arbres apparemment si vivants et pourtant emprisonnés dans la surface de plexiglas. Dans tous les cas, l’important est de retirer de ces recherches visuelles sophistiquées une appréhension inédite du monde, activée par le déséquilibre volontairement infligé par l’artiste à nos habitudes, à notre regard formaté. D’ailleurs, sa manière de procéder brouille nos capacités de compréhension, comme lorsque nous nous trouvons trop près ou trop loin d’un objet pour pouvoir percevoir clairement ce dont il s’agit. Le sujet photographié par Naruki Oshima prend une valeur abstraite, devient masse colorée, jeu d’ombres et de lumières, pur objet conceptuel, tout en restant lié à la réalité par un fil ténu mais néanmoins solide, d’une grande densité. Naruki Oshima invalide toute tentative de décryptage socioculturel de ses images, tout discours sur le sens même de leur contenu, en prenant bien garde toutefois de ne pas tomber dans une abstraction plastique. Et c’est grâce à ce subtil équilibre entre les opposés que l’inconnu, si fascinant, peut surgir.

2013